Jörn Arnecke, Ā l’Ouest du nouveau ?



Depuis quelque temps l'opéra allemand semble s'aventurer sur des chemins hasardeux. À l'exception des œuvres de Hans Werner Henze et de Wolfgang Rihm (dont le formidable Jacob Lenz remonte quand même à 1979), on ne peut que constater les cuisants échecs que furent la Petite-fille aux allumettes de Lachenmann ou l'Espace Dernier de Matthias Pintscher. À force de vouloir déboulonner à tout prix les statues du commandeur, les compositeurs se fourvoient dans des partitions sans structures et sans idées qui distillent un ennui infini. Pourtant, quelque chose semble bouger sur la scène allemande et une nouvelle génération de créateurs polymorphes s'impose peu à peu. Dans cette optique le clarinettiste et compositeur Munichois Jorg Widmann (né en 1973) peut faire figure de porte drapeau. Sans préjugés sectaires, cet artiste s'attaque avec succès à tous les genres, du quatuor à cordes à l'opéra. Du côté de Hambourg, les espoirs se portent sur Jörn Arnecke. Né en 1973, cet artiste s'est formé auprès de Peter Michael Hamel au conservatoire de sa ville, puis auprès de Gérard Grisey au Conservatoire de Paris. Bardé de prix et de récompenses dont un prix spécial de la ville de Hambourg à l'occasion de l'année Brahms, et en 2004 le prix Hindemith du prestigieux festival du Schleswig-Holstein, il est actuellement chargé de cours à la Hochschule für Musik und Theater de Hambourg et à l'université de la cité hanséatique. Les relations entre théâtre et musique l'intéressent au plus haut point et il poursuit depuis le début des années 2000 un travail sur le théâtre musical. En 2001/2002, suite aux succès rencontrés par différentes petites pièces, l'intendant de l'opéra de Hambourg lui commande une vaste création destinée à occuper une soirée entière. Avec le librettiste Francis Hüsers, ils portent leur choix sur un roman de John Berger To the wedding. Crée en juin 2003 au Kampnagel de Hambourg, cette partition se voit maintenant offrir une édition discographique, première réalisation éditoriale majeure consacrée au jeune créateur.

L'histoire, simple et touchante, conte l'amour de Ninon et de Gino alors que Ninon qui découvre sa séropositivité, épousera Gino lors de la dernière partie de l'œuvre intitulée Das Fest im Meer (le mariage en mer). Dans le même temps, le spectateur peut suivre différentes actions parallèles comme celle de Zdena, une intellectuelle slovaque et de Jean, les parents de Ninon. Découpée en trois parties (Devenir moi, Rencontres et Le mariage en mer), cette partition confirme l'indéniable talent du compositeur en matière d'orchestration et d'écriture pour la voix, mais force est de constater que le diamant est encore un peu trop brut. Réduisant l'orchestre à 17 instrumentistes sans les violons (éliminés dans l'intention d'user au maximum des registres graves pour insister sur le drame) qu'il n'utilise en groupe qu'à certains moments, Arnecke crée des alliages orchestraux inattendus. Ainsi l'air du ténor " l'été dernier, j'ai visité les ruines d'un temple " se retrouve " bercé " par la harpe, l'accordéon et le vibraphone. Il faut aussi s'arrêter sur l'instrumentarium de la scène du fleuve de la seconde partie avec une utilisation des bois qui suggère le climat d'une promenade le long des flots tout en laissant prévoir le dénouement qui va suivre. La musique illustre l'action et sait accompagner avec émotion les voix, ainsi le monologue désabusé de Ninon dans la seconde partie, tout en nuances pianissimi, est certainement le meilleur moment de cette création. Si, prise en parties isolées, la partition séduit, sur la longueur l'effet s'essouffle un peu car l'œuvre manque assez cruellement d'arêtes qui baliseraient de manière plus efficace le déroulement de l'histoire.

L'équipe réunie par le Staatsoper de Hambourg est superlative, les chanteurs sont viscéralement engagés dans leurs parties et ils portent cette création de bout en bout. En premier lieu, il faut saluer la prestation de la mezzo-soprano espagnole Maite Beaumont (interviewée pour ReMusica par nos soins) en Ninon. Dans un rôle qui n'épargne pas les aigus et aidée par son timbre séduisant, la chanteuse dresse un portait fragile, pudique mais courageux et déterminé de cette jeune femme au destin funeste. Face à elle, le ténor Moritz Gogg est un Gino convaincant par sa souplesse vocale. Les prestations de Renate Spingler en Zdena, de Tomas Möwes, et de Dieter Weller en Fererico sont très bonnes. Le jeune pianiste et chef d'orchestre Cornelius Meister dirige avec précision et talent l'ensemble issu de l'orchestre de l'opéra de Hambourg. Il faut également saluer le luxe de ce produit discographique : la qualité : de la prise de son, du livret de présentation et du beau coffret qui regroupe les disques et le livret. Cet album, à l'honneur de l'opéra de Hambourg et du label Membran illustre avec intérêt notre connaissance de la création contemporaine allemande. Le mélomane pourra trouver de plus amples informations sur le site du compositeur : www.arnecke.de ou sur le site du label Membran.

Pierre-Jean Tribot, www.resmusica.com, 31. Dezember 2005)